l’Ecole secondaire libre à Tunis racontée par André
Godard ancien élève de 1938 ŕ 1944
L’Ecole
secondaire libre entre 1939 et 1945
L‘Ecole
libre et ses espaces non libres
La vie à l’Ecole
A côté des professeurs principaux
Journées mémorables
Le
temps ne permet pas d’oublier |
C’est
à la demande de l’un d’entre nous, l’ami
Demais, que je me suis senti autorisé à écrire
ces pages. J’aurais pu m’étendre sur le réfectoire,
où nous avions un rite immuable. Après le bénédicité,
l’un d’entre nous, choisi spécialement, lisait
quelques paragraphes d’un livre romancé. Cela durait
dix minutes dans un silence à peu près complet. Puis,
on pouvait parler à volonté. J’étais, vous
l’avez deviné, l’un de ces lecteurs, non appointé. |
| André Godard, |
| Evoquer
l’Ecole secondaire libre durant les années de guerre devient
pour moi une œuvre périlleuse pour plusieurs raisons. Le temps
a passé. De nombreux souvenirs d’enfance de ma prime jeunesse
n’encombrent plus mon cerveau. De plus, il faut me situer dans le
contexte de l’époque. Notre père avait été
incorporé en 1939 dans l’armée d’Afrique du
Nord pour être envoyé à Gabès combattre l’ennemi.
Quel ennemi ? Si je prétends que nous avions en face de nous l’armée
italienne en Libye et que la France nous semblait à l’abri
de toute invasion grâce à notre ligne Maginot, beaucoup de
lecteurs ne me croiront pas. En 1944, aucun membre de notre famille n’était
alors en âge d’être mobilisé, mais plusieurs
de mes camarades des Maristes ont participé au débarquement
sur nos côtes de Normandie et de Provence... Cette première guerre 39/40 de Tunisie n’aura pas lieu. Mussolini ne la déclarera à la France que le 10 Juin, au moment de la pire débâcle de notre armée en France. Bataille ici sans aucun coup de feu, elle s’est soldée dans le camp français par des morts de dysenterie amibienne ou de fièvre typhoïde. L’Ecole des Maristes a continué à fonctionner normalement. L’arrivée par le Sud tunisien en novembre 1942 de Rommel, commandant l’armée allemande et italienne, fuyant la Libye devant les divisions anglaises de Montgomery, après leur victoire avec l’armée Leclerc à El-Alamein, et conjointement, celle des parachutistes allemands se posant à l’aéroport El-Aouina ont modifié complètement la situation de no-man’s land dont la Tunisie bénéficiait jusque là. L’Ecole paisible allait bientôt subir un désastre. Tout le bâtiment neuf situé le long de la rue d’Algérie menaçait de s’effondrer après avoir reçu une bombe anglaise, parmi celles destinées à la gare, ne faisant par miracle, aucune victime. Je le vois encore penché à 60 degrés. Il fût rapidement démoli. Durant l’année scolaire 1942/1943 l’école fût fermée et les locaux disponibles réservés aux réfugiés de Bizerte La véritable guerre en Tunisie était finie en mai 1943. Je retournais dans notre Ecole pour suivre une année en première, sans avoir fait de classe de seconde. Reçu au premier bac, j’étais obligé ensuite d’aller au Lycée Carnot pour faire une terminale, les Maristes n’ayant pas accès à cette deuxième partie du baccalauréat. Je quittais définitivement en Juin 1944 l’Ecole de la rue d’Algérie que je fréquentais depuis la rentrée de 1938/1939 en sixième. Il faut imaginer deux périodes différentes pour l’Ecole comme pour l’évolution de cette grande guerre, celle de la guerre perdue jusqu’en 1942 et celle de la confiance retrouvée à partir de la défaite allemande en Tunisie en 1943 (x). On ne chantera plus misérablement « Maréchal nous voilà » mais on entonnera avec force en défilant dans la cour « La République nous appelle – Sachons vaincre et sachons mourir » (x) Cette défaite s’ajoutera au désastre de l’armée allemande à Stalingrad en Russie en Janvier 1943, ce qui marquera le tournant de la guerre 39/45. |
| Pour
entrer dans la classe de Mademoiselle Voisin, fallait-il encore passer
l’examen très sérieux d’entrée en sixième.
Je venais de la classe de septième suivie chez les Sœurs de
la Manouba. J’avais de très bonnes notes sur mon carnet,
mais cela ne suffisait pas au Directeur de l’Ecole Secondaire Libre.
Pourquoi « secondaire » puisqu’on pouvait débuter
en primaire et pourquoi « libre » car on y rentrait pas librement
sans examen, je pose la question à quelqu’un des Maristons
s’il peut me donner la réponse. Notre Supérieur, Monsieur Leymarie était en soutane. Sa petite barbiche lui avait valu le surnom de « Socrate ». Encore aujourd’hui je trouve que ça lui allait bien, autant que l’attribution de « figue sèche » à la sévère dame de l’entrée. La petite porte existe encore. En réalité nous n’entrions jamais par là, mais par la porte donnant directement accès à la cour des petits. Dans le petit hall était affiché le tableau d’honneur des meilleurs, et un peu plus tard la liste de nos morts à la guerre. De suite en sortant dans la cour à gauche, une salle était désignée : le parloir. Je ne sais pas à quoi elle pouvait servir, sauf à s’asseoir sur les quelques chaises alignées autour d’un piano mal accordé. Tandis que nous étions en première, avec quelques camarades dont un futur pianiste, nous avons pris possession de ce local. Et en avant la musique ! A l’étage au-dessus les bureaux de l’économat ont forcément reçu quelques arpèges dans les oreilles. Un de ces Messieurs furibard nous a fait déménager illico. Voilà comment on brise une vocation artistique ! Les trois cours suivantes sont connues de tous les Anciens. Elles sont inchangées jusqu’à ce jour avec leurs poteaux métalliques qui leur donne un air de plate-forme de gare d’époque 1900. J’ajouterai un détail manquant. Au bout du mur séparant les deux premières cours, était installée dès le printemps une petite boutique, genre guérite devant une caserne. Monsieur Latapie, « pianoteur » sur l’harmonium, et professeur de dessin par surcroît, devenait pendant les récréations, marchand de boissons non alcoolisées. Il suffisait d’avoir la petite pièce de 50 centimes par bouteille de « Gazous » pour pouvoir se rafraîchir le gosier. La chapelle située à l’étage nous réunissait tous les jeudis matins pour entendre la Messe à 8 heures, à l’heure normale des premiers cours. Il me revient en mémoire un de mes chants préférés. C’était : « Marie, espoir du marin, conduis ma barque au rivage, préserve-moi du naufrage, blanche étoile du matin ». Nous étions souvent à genoux, mais suprême délicatesse de nos religieux, nous arrivions avec nos carrés de tapis autorisés pour adoucir cette position éprouvante. Etant demi-pensionnaire, il ne m’est pas possible de décrire les dortoirs. Je les avais parcourus une seule fois en courant, ayant quitté avec un copain le cours d’histoire, sous un faux prétexte, du genre : « Je vais aller me confesser ». Je vous demande de m’accorder votre pardon, chers amis Maristons, de cette incartade. |
A ses débuts….. Entre
1941 et 1942, ne disposant pas des archives de l’Ecole, ma mémoire
ancienne risquerait d’être défaillante. Mais je possède
toutefois le Palmarès, édité à la fin de
l’année scolaire 1941, qui retrace l’évolution
qui va suivre. Pendant
dans les années de guerre avant novembre 42 A partir de la rentrée 1943, dernière année chez les Maristes Enfin,
la première nous a permis de retrouver comme professeur principal,
l’excellent Mr Herman, à qui je dois d’être
parvenu à dépasser largement le niveau du bac, et mieux
encore à aimer le grec ancien, au point d’en reprendre
l’étude, une fois retraité. Une anecdote mérite
d’être rapportée, concernant cette langue dont nous
avons hérité. Notre cher professeur nous avait donné
un texte à traduire, dans lequel se trouvait le mot « kunikos
». Je traduisais par « se rapporte au chien » ce qui
ne voulait rien dire avec la phrase entière. Je savais que je
n’avais pas compris. Le sens du mot était « cynique
», de ces adeptes de Diogéne dans son tonneau, se moquant
de tout, un peu comme les clochards de nos jours, mais beaucoup plus
instruits. Ils se disaient cyniques car ils s’autorisaient à
uriner contre les murs comme les chiens, pratique jugée inconvenante
par les Athéniens. |
| A côté
de ces professeurs, certaines matières, comme l’anglais ou
les mathématiques, étaient attribuées à des
personnes spécialisées. Pour les Moyens, la malheureuse
« prof » d’anglais était une dame, qui se faisait
chahutée à chaque cours. La pauvre n’avait pas trouvé
d’autre moyen de défense que de hausser le ton. Mais plus
elle tentait de surmonter le bruit de fond de la classe, plus ce ronronnement
devenait insupportable. Chez les Grands, un homme âgé, chargé
du cour d’anglais, ne connaissait pas le même sort. Je regrette
seulement qu’il nous ait fait apprendre des séries de mots
pouvant servir à faire une traduction, mais pas suffisants pour
un langage parlé. Les mathématiques revenaient à ce cher Mr Desachy, un russe blanc, comme on disait alors, venu tout droit de Sébastopol. Il était arrivé à Tunis avec l’escadre Vrangel, fuyant le communisme. Ces gentils russes ne recevant pas un accueil enthousiaste de la part d’aucun pays avaient finalement été débarqués à Tunis. Beaucoup d’entre eux ont du faire des petits boulots tels que la garde d’enfants pour les dames et la garde d’hôtel pour les hommes. Notre Mr Desachy, professeur à l’Ecole navale de Sébastopol, avait un français édulcoré, mais suffisant pour enseigner ce qui était pour lui la plus belle chose du monde : « La mathématique ». Un mot pour la gymnastique : Il faut citer nos propres terrains de foot et de pelote basque. Nous étions parfois champions d’Académie. Mais la leçon de gymnastique instaurée par décret ministériel devait nous enseigner l’Hébertisme, de la méthode Hébert très à la mode. Nous étions en rangs alignés et nous devions copier les mouvements du corps et des bras de notre Professeur. Cette leçon lassait le Professeur autant que nous. Pour occuper le temps restant, nous défilions en chantant entre autres accents révolutionnaires : « La victoire en chantant nous ouvre la carrière, la liberté guide nos pas etc.. ». Pour en terminer avec cette énumération, une anecdote. Nous avons défilé dans l’Ecole un premier avril à la queue leu leu derrière le maître de gym, auquel nous avions collé un beau poisson sur le dos. Le beau papier ne l’a pas quitté durant toute l’heure où il était censé nous prendre en charge. Quelques singularités Notre professeur en quatrième s’appelait
Mr Ugli. Marié avec un enfant il habitait Radés et il
venait chaque jour à bicyclette. Comment avait-il atterri chez
les Maristes ? Visiblement il n’avait jamais enseigné autre
part. Il aimait nous faire venir à côté de lui pour
réciter notre leçon apprise la veille. Chacun de nous
serait ainsi la vedette du jour. Cela prenait beaucoup de temps et en
réalité n’intéressait pas forcément
les autres élèves. Comme il y avait du chahut et que beaucoup
d’élèves avaient l’esprit ailleurs, il distribuait
abondamment les heures d’arrêt. Mais il avait surtout un
grave souci avec son vélo. Autre personnage singulier, notre surveillant d’études chez les Moyens. Après la courte récréation de 10 heures, d’un quart d’heure environ, nous étions dans son étude jusqu’au prochain cours à 11 heures, surveillés étroitement par ce cerbère assis sur son estrade devant un bureau. Il semblait lire un livre mais en réalité il guettait ceux qui, à une table du fond, parlaient entre eux. Quand on était sur le devant, on l’entendait maugréer : « Cré non de non, Cré non de non ( ce qui lui évitait de dire sacré) » tandis qu’au plus fort de sa colère, il pouvait ajouter : « Sacré merde ». Il avait alors toujours sur son bureau une brosse qu’il expédiait violemment sur l’adversaire. Le calme revenait jusqu’à la prochaine intervention. Ce jobard coléreux avait pour nom, dois-je me taire ou en faire part, celui de Falzon. Pourvu que l’ami René du même nom ne m’en tienne pas rigueur ! Beaucoup plus sympathique à fréquenter était l’aimable Pitchounet, Préfet des mêmes énergumènes. L’évocation du professeur champion cycliste laissait entendre à notre égard une pluie régulière d’heures d’arrêt, à faire, collés au mur pendant les récréations. A la fin du temps obtenu, il suffisait de présenter un papier rédigé à notre nom avec le temps écoulé pour obtenir une simple signature, preuve de la punition effectuée, celle de Raoul Durand. N’y tenant plus je m’étais fait une spécialité, consistant à imiter ce bel autographe. De ce jour là, la quatrième verte n’eût plus eu à subir les ennuis du piquet. Aujourd’hui, temps de crise, d’autres que moi se feraient sans doute payer. |
Il convient de citer chaque 8 décembre, pour nous,les Maristons, jour de congé. Nous étions conviés à la Messe du matin, pour fêter Marie, patronne de notre Institution puis… Pftt !! Nous étions entièrement libres comme semblait vouloir le dire l’adjectif accolé à l’Ecole. Mais
si l’année 1941 a été fêtée
religieusement, la venue remarquée de l’archevêque,
les discours et les inaugurations, dont celle d’un monument aux
morts, ne m’ont pas laissé un souvenir personnel suffisant
pour en faire maintenant une description. Parmi mes réminiscences
me revient la visite d’un Inspecteur de L’Education Nationale.
Arrivé de France pour une tournée dans le Protectorat,
il nous a fait l’honneur de visiter notre établissement.
Plus sérieusement, une autre cérémonie plus intime allait avoir lieu dans notre établissement. Notre Supérieur allait être décoré de la Légion d’Honneur. Il ne me revient pas d’autre détail que la présence de toute l’Ecole, à l’occasion de cette remise de décoration, certes méritée. Mais cette haute distinction n’a pas servi à prolonger la vie de ce Père. Il allait décéder l’année suivante pendant les grandes vacances. Son décès était annoncé dans le quotidien que nous lisions, « la dépêche tunisienne ». J’étais présent à son enterrement. Après l’office et l’immanquable « Dies ire, Dies illa » chanté par Mr Latapie et joué en même temps à l’harmonium, nous sommes partis dans une des nombreuses calèches(x) retenues à cet effet, pour prendre la direction du cimetière assez éloigné du centre ville. Etait-ce Hammam-Lif où nos Marianistes possédaient la villa Jeanne d’Arc qu’ils occupaient chaque été ? Je ne peux pas me prononcer. (x)
Pendant toute la durée de la guerre, il n’y avait plus
à Tunis ni taxis ni voitures particulières, l’essence
étant réservée à l’armée et
à des personnes obligées de se déplacer comme les
colons, ou le personnel administratif circulant dans le bled. |
Texte d’André Godard, ancien
Mariston, terminé le 15 novembre 2009. |
| Retour |
Suite |
Institution Sainte-Marie - Maristes - Tunis - Tunisie