Comment j’ai retrouvé les maristes.. par Pierre Cassard (juin 2007)

Tunis, années 54 à 57 : mes années de pension. Sans doute les plus belles de ma scolarité. J’avais 12 ans quand j’ai découvert l’Institution Sainte Marie. Mes parents s’étaient résolus à « m’enfermer » après une sixième au Lycée Saint-Augustin de Bône… inachevée pour indiscipline notoire.
Les bons abbés de Tunis avaient sans doute une patience d’ange. Ils ont toléré mes frasques de pré-adolescent difficile. Ils ont su limiter les sévices à quelques zéros de discipline et bon nombre d’heures d’arrêt de rigueur contre le mur de la classe de 5ième bleue. Le tout sans nuire à ma scolarité. Je leur en suis reconnaissant.
Bref ! J’ai trouvé au 5, rue d’Algérie, une tolérance, une écoute, une bonhomie à l’image de ce merveilleux pays qu’était alors la Tunisie. Je ne l’oublierai jamais. J’ai tout de suite été bien accueilli par mes camarades au sein de la famille mariste devenue la mienne.
Et puis j’ai quitté le bonheur. La guerre en Algérie, l’indépendance, l’exode et l’exil … la longue et douloureuse réadaptation dans ce qu’il est convenu d’appeler la mère patrie. Une marâtre plutôt qui a dispersé ses orphelins aux quatre coins de l’histoire et de la géographie. Elle nous a fait comprendre qu’on n’était pas tout à fait les bienvenus. Bien loin en tout cas de la chaleur tunisoise…
J’avais au fond du cœur les visages et les noms de mes petits-frères maristons : Occhipinti, Tap, Zaheg, Loffredo, Vella et bien d’autres encore, moins proches parce qu’externes, mais qui me faisaient rire et que je faisais rire : Lehucher, Gauci, Couturier, Beluet, Potterat… je ne peux tous les citer.
Cinquante années ont passé. Cinquante années pendant lesquelles ils étaient en moi. N’étaient-ils pas devenu des fantômes ? Je ne savais pas s’ils étaient morts ou vivants, s’ils avaient réellement existé. Je me le demandais parfois. Avais-je rêvé ces années de bonheur ? Personne autour de moi ne pouvait me le dire. Seul ! J’étais seul à les avoir connus.
Et puis un jour ma mère, 88 ans, aujourd’hui à Strasbourg, range son armoire aux souvenirs oubliés. Elle retrouve un palmarès de l’année 55-56. Pages jaunies comme l’est aussi la photo de 6ième bleue 54-55 qu’elle joint à son envoi. Modestes reliques du temps heureux. Je les redécouvre avec respect et émotion.
J’y lis des noms appris en même temps que les déclinaisons latines : About, Chetcuti, Rennuit, Patti, Michel Siino, Loffredo François, mon petit frère de Sfax. Sage comme une image ! Je vois sur le palmarès qu’il a eu huit fois l’ordre du jour en cette année 55-56 et puis là, sur la photo : Giusti, Occhipinti, Tap et lui ! et lui aussi qui me faisait rire ! Tron ! Et celui-là tout frisé :Lehucher ! Ils sont là mes petits frères ! Ils existent…sur le papier. Bien sages et alignés aux côtés de Mlle Grammatico droite comme un I. Sages ? oui mais, à bien y regarder, ils ont tous un petit sourire qui me rappelle leur gouaille tunisienne, leur rire d’enfants heureux, les partie de football et de délivrance !
Alors la boite de Pandore est ouverte. Heureusement, il y a internet et l'ADSL. A moi l’informatique ! J’écume grâce à Google tous les sites qui font référence à la Tunisie et voici les Maristes, des photos de l’école ! Je surfe sur le web comme un jeune homme. Je lance des messages comme des bouteilles à la mer. Tel un chercheur d’or, je drague, je passe, je tamise, je filtre les moindres informations à la recherche de « la » pépite. « Les copains d’avant », « Trombi »… J’y trouve des noms : « Vella Georges »et des photos de classe ; Gérard Occhipinti, Charles Schembri. Je lance des fusées de détresse, laisse des messages mais n’arrive pas à entrer en contact.
Enfin les « Anciens maristes » de Marcel Laverdet ! J’y découvre la photo des Cœurs Vaillants de Gérard avec André Plazy, ses retrouvailles en 2006 avec Jourdon, Tap, Chetcuti : mes copains, mes petits-frères !
En transes, j’écris à Laverdet. Qu’il soit béni entre tous ! Je le supplie de me donner le mail d’Occhipinti. Il me le fait parvenir du geste auguste de César Imperator. J’écris illico, (je ne sais plus quoi) à Gérard pour lui crier que je suis là, que je sors de l’Enfer. Je me souviens avec effroi de Dante : « Lasciate ogni speranza voi ch’entrate ! »
Je lui écris mon téléphone, mon mail ma carte d’identité, mon livret de famille… Tout ! je lui aurais tout donné ! Et puis j’attends. Peut-être ne se souvient-il pas de moi ?
Longue est la nuit !
Et le matin : sonnerie du téléphone et une voix : « Allo ! Pierre Cassar ? Pietro ! »Cinquante ans ! Je jure que je l’ai reconnue cette voix ! et aussitôt je le vois au bout du fil sculpter le siècle de Périclès dans un bâton de craie avec la pointe de son compas ! Et son rire, son rire !
Je ne sais plus ce qu’on s’est dit. On a parlé une heure et on avait douze ans et c’était drôlement bon. Il m’a dit Tap et Jourdon et Chetcuti ; il m’a dit Perpignan, son retour de Tunisie... On a parlé des casse-croûtes tunisiens, des bambaloni et du petit guichet sous le préau. Il était calme et j’étais fou. Nous avions 12 ans et c’était bon !
Et le soir même, à 11h, Georges Chetcuti m’appelle. Il s’excuse ( s’excuse !) il voulait me parler avant d’entrer en clinique où il doit subir une difficile intervention. C’est toi mon frère ! Malta Hanina ! Je suis ému. Heureux et inquiet à la fois. Je ne sais pas trop quoi dire de ma joie ou de mon anxiété. Nous parlons une bonne heure à voix étranglée. Il me dit adieu. Non à bientôt ! je ne l’ai pas retrouvé pour risquer de le perdre ! Je ne lui dis pas tout à fait comme ça…
Cette nuit-là fut blanche et bleue : tout Tunis a défilé dans ma chambre !
De ce jour, ce fut une vraie frénésie ! Mon ordinateur est resté allumé 20h sur 24 et mon téléphone a viré au rouge. Je me suis fait des plans de bataille. J’ai mis au point des stratégies de détective. J’étais Hercule Poirot, Rouletabille et Sherlock Holmes à la fois. J’étais Tintin qui cherchait Tchang ! Me voici Hergé, me voici RG !
J’ai pris ma liste de 5ième bleue du palmarès et j’ai cherché systématiquement sur « Quidonc » combien d’homonymes de chacun de mes amis il y avait en France. Commençant par les moins nombreux, j’ai pris mon téléphone et fait chaque fois le tour des 22 régions de France. J’ai affiné ensuite mes méthodes, amélioré mes stratégies. Trouvé des raccourcis, des indices, des pistes, des recoupements…
Ainsi, jour après jour, j’ai exhumé l’ armée des ombres.
J’ai tiré sur le fil et ils sont arrivés en ribambelle. J’ai frémi de bonheur chaque fois qu’un Mariston tout étonné et ébloui apparaissait dans le cercle de lumière, heureux de notre résurrection commune.
Et puis ce fut la grande retrouvaille castelpapale : 59 personnes pour ce qui fut, je crois, un grand moment de bonheur. Tellement excités, tellement incontrôlables, les Maristons ! Tellement vivants. Tellement fous de joie après cinquante ans… qu’on n’a pas pu prendre une photo correcte !
C’étaient des beaux Messieurs, les Maristons, accompagnés de belles dames, avec l’air sérieux de ceux qui avaient réussi mais il y avait des larmes de bonheur au fond de leur gorge et dans les yeux ils avaient tous quelque-chose de Tunisie…
Ce n’est pas fini. Tous les jours, grâce à tous, de nouveaux entrent dans le cercle. Voici les Italiens qui arrivent en force, les Anglais qui débarquent, d’autres et d’autres encore…
Dépêchons, dépêchons ! Nous embarquons pour Carthage via la Goulette et Tunis ! Dépêchons ! Le couscous va refroidir au réfectoire des maristes !
Dépêchons ! le bonheur est dans l’amitié franco-italo-malto-tuniso-britannique. Allez les Maristes ! Allez les Maristes ! Les Ma-ristes de Tu-nis !

« Que du bonheur ! » comme dit Georges Lopez.

Pierre CASSAR juin 2007.

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